Carnet de Corée de Serge Delaive

Notes éparses d’un lecteur enthousiaste

Poète, romancier et photographe, récipiendaire du Rossel en 2009 avec son roman Argentine, Serge Delaive publie aujourd’hui un livre passionnant et original, Carnet de Corée, fait d’un mélange épatant de photographies et de notes de voyage. Ce nouvel opus éclaire l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain d’une lumière nouvelle.

carnetcoréeCarnet de Corée contient plusieurs livres en un.

D’abord, il s’agit d’un album de photos prises lors d’un voyage en Corée du Sud. En couleurs pour la plupart, ces photos ne sont pas didactiques, mais captent des détails frappants, des petits moments de vie sociale ou des éléments de décor, avec humour parfois, avec tendresse souvent et toujours avec une espèce de gourmandise. Elles valent pour elles-mêmes et font d’ailleurs pour le moment l’objet d’une exposition à Paris, dans une librairie vouée aux livres de voyage1.

Ensuite, le livre enrobe les photographies d’un texte fragmenté. À l’origine, comme l’auteur s’en explique dans les premières pages, il s’agit de notes spontanées, prises sur le vif dans un carnet Moleskine, en 2009 lors d’un voyage effectué à travers la Corée en compagnie de sa femme et de leurs deux enfants. Bien entendu, l’écrivain a retravaillé cette donnée brute, liant sans doute les phrases, améliorant probablement le style et ajoutant, à coup sûr, des passages évoquant deux périples antérieurs réalisés dans le même pays (en 1999 et en 2004). Mais il a tenu à garder la trace de la spontanéité première : Serge Delaive, qui a commencé sa trajectoire littéraire comme poète et dont les romans brillent entre autres par le travail de la langue, s’essaie donc ici à un nouveau style, plus direct, plus délié qu’à l’accoutumée. Et avec succès : cette forme semble répondre aux propos tenus et se marie à merveille avec les photographies. À travers ces notations, le lecteur découvre quelques aspects de la Corée d’aujourd’hui – à moins que, passé le temps de la réécriture et de l’édition, ce ne soit déjà la Corée d’hier, tant ce pays évolue rapidement.

Carnet de Corée est également un récit, celui de l’histoire de Sandra, la compagne de Serge, la mère de ses enfants : en Corée, Sandra, qui a été adoptée par des parents belges il y a une quarantaine d’années, retrouve sa première mère, son premier pays et la langue qu’elle a perdue. Son parcours, déjà raconté dans le roman Café Europa, est évoqué ici de façon impressionniste, pudique et émouvante, sans y toucher, sans pathos, en mêlant considérations graves et petits détails humains.

Carnet de Corée est également un livre engagé, comme tous les livres de Serge Delaive, qui dénonce ici, en passant, « les vicissitudes dégueulasses infligées aux demandeurs d’asile » et qui remet en question de façon pertinente la notion de « village global ».

Enfin, Carnet de Corée, mine de rien, est une déclaration d’amour adressée par Serge Delaive à sa compagne, à la femme aimée depuis longtemps, comme si la quête des origines réalisée par celle-ci permettait à celui qui partage son quotidien de la voir sous un jour neuf. Mais, sur ce point comme sur les autres, rien n’est appuyé par le texte. Nul romantisme, ici, juste le constat de l’amour qui se renouvelle… et qui n’empêche pas Serge de pester comiquement contre Sandra quand, à ses yeux, elle dépense des fortunes dans les magasins de vêtements de Séoul !

Commenter les différents aspects de ce livre passionnant équivaudrait à réaliser une longue étude. On se contentera ici de quelques remarques. Voici, en somme, le carnet de lecture d’un lecteur du Carnet de Corée de Serge Delaive.

 

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Les contrastes et paradoxes coréens, Séoul(2009)  © Serge Delaive

2contrastseoulSerge Delaive :

« Lieu commun : petit, je rêvais devant les atlas. Le monde me paraissait vaste, rempli de promesses. » (Carnet de Corée, p. 29)

Et Charles Baudelaire :

« Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir, que le monde est petit ! » (« Le Voyage », dans Les Fleurs du mal)

Mais Charles Baudelaire :

« Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Un oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! » (ibidem)

Tandis que Serge Delaive :

« Petites différences qui, ajoutées les unes aux autres, ébrèchent la notion de village global. » (Carnet de Corée, p. 156)

Et :

« Le voyage. Le mouvement qui fait sens, l’immobilité au regard perçant. Le voyage en tant que radicalité contradictoire : à la fois en apnée dans le monde et aux marges d’un monde inaccessible. À l’extérieur complètement, en absence, mais en même temps là, complètement là. L’expérience de la solitude entre douleur et extase. Quand ouverture rime avec barrières infranchissables. Alors nous sommes tels qu’en nous-mêmes, notre identité et notre étrangeté confondues. » (Ibidem, p. 126)

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1 La librairie Itinéraires, 60 rue Saint-Honoré, jusqu’au 17 juillet 2012.

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