La vie pleinement vécue
L’art ou la vie ? Emmanuelle Béart entre dans le vif du sujet avec Se trouver de Luigi Pirandello, à qui l’on doit le fameux Six personnages en quête d'auteur. L’histoire d’une comédienne, Donata, confrontée à l’éternel dilemme entre l’amour de l’art et l’amour tout court, que Marta Abba, elle-même muse de Pirandello, incarna dans les années 30. Entre une vie réputée « vraie » et mille autres feintes mais « pleinement vécues », comment choisir et a-t-on d’ailleurs le choix ? À se chercher eux-mêmes, certains, dit-on, ne rencontrent que le vide. Comment, alors, ne pas préférer à ce gouffre le théâtre et « ses fantômes plus vivants et vrais que toute chose vivante et vraie » ? Dirigée par Stanislas Nordey, qui avait déjà accompagné le retour au théâtre d’Emmanuelle Béart dans Les Justes d’Albert Camus en 2010, Se trouver ne recule devant aucun jeu de miroirs : la star Béart, ce que l’on sait d’elle ou ce que l’on imagine entre les lignes d’une interview, fait tour à tour parler Emmanuelle, Donata, Marta, dédoublant à l’infini le reflet de la vie en art et vice versa. Le tout servi par une esthétique art déco, dont la géométrie souligne la simplicité paralysante d’un dilemme à deux inconnues.

À gauche : Se trouver ©E. Carecchio - À droite : Après la répétition © Jan Versweyveld
Toujours autour de la rivalité du jeu et du réel, le grand metteur en scène belge Ivo van Hove et la compagnie du « Toneelgroep Amsterdam » proposent en décembre une création à partir de deux œuvres du suédois Ingmar Bergman, Après la répétition et Persona, méditations sur le théâtre et la vie. À travers une mise en scène inventive, cette création sous forme d’hommage au cinéaste et metteur en scène décédé en 2007 tend à conserver l’humanité et la complexité des œuvres originelles, sans jamais les singer.
Snobisme et mélancolie
Le bourgeois gentilhomme © Loll Willems
En novembre, Denis Podalydès présentera quant à lui son Bourgeois gentilhomme, version
originale. Entendez : sous forme d’une comédie-ballet et sur des
partitions de Lully, ce que l’on ne présente pas très souvent… Or, quoi de
mieux que la musique et la danse pour comprendre et railler tout à la fois ce Monsieur
Jourdain aspirant gentilhomme, qui se pique d’apprendre les arts et la
philosophie, en dépit d’un manque cruel de sensibilité et de
discernement ? Une satire qui pose la question toujours brûlante du snobisme :
ou comment nous persistons à vouloir être ce que nous ne pouvons qu’à peine devenir.
Et qui rappelle aussi, fort à propos, que « consommer » de la culture
ne garantit ni l’art ni la manière. Têtu, Monsieur Jourdain se pare de nouveaux
atours, premier signe extérieur de noblesse, conçus pour le coup par Christian
Lacroix et confectionnés dans les Ateliers du Théâtre de la Place. Des habits
qui, s’ils ne font pas le gentilhomme, donnent à ce bourgeois la flamboyance
qui console.
Autre méditation ultra-contemporaine avec la pièce de la jeune
comédienne et metteur en scène Selma Alaoui qui, après Anticlimax, revient avec I
would prefer not to, référence au Bartleby
d’Herman Melville, davantage connu pour son épais Moby Dick que pour ce court et formidable texte aux limites de
l’absurde. À partir de l’histoire d’un petit employé de Wall Street qui, à
propos de tout, « préférerait ne pas », Bartleby pose la question de la liberté et de l’inertie, moins
antagonistes qu’il n’y paraît. Parallèlement, Alaoui puise sa matière dans La Mère, du Polonais Witkiewicz, étrangement
sous-titré pièce répugnante en deux actes
et un épilogue, qui relate la relation ambiguë d’une mère alcoolique et de
son fils. Entre ces deux textes très différents, Alaoui jette un pont : celui
de la mélancolie, cette « bile noire » aujourd’hui tapie derrière la
constante alternance d’excitation et d’ennui, déséquilibre triste qui nous
laisse au bord de la falaise.

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