Jean Ziegler : « La famine en Afrique n’est pas une fatalité »
© Michel Houet - ULg

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Très critique envers son pays et son système bancaire dans des livres chocs (La Suisse lave plus blanc  ; La Suisse, l’Or et les Morts), Jean Ziegler (docteur honoris causa de l’Université de Liège en 2010), qui fut rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation entre 2000 et 2008, n’a de cesse de pointer l’arrogance et la culpabilité de l’Occident dans la détérioration de la situation humaine et économique en Afrique. Dans son nouveau livre, Destruction massive, il s’élève contre la famine qui y sévit dans l’« indifférence glacée » de l’opinion mondiale. Deux chercheurs, François Gemenne et Bakary Djaby, commentent la situation actuelle.

destructionmassive« La destruction massive, chaque année, de millions d’hommes, de femmes et d’enfants par la faim constitue le scandale de notre siècle », écrit Jean Ziegler dans l’avant-propos de son essai, Destruction de la faim, sous-titré « Géopolitique de la faim ». Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim alors que, rappelle-t-il, « l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème douze milliards d’êtres humains, soit deux fois la population actuelle ». Le droit à l’alimentation est aujourd’hui « le plus violé sur notre planète », dénonce-t-il, et ce dans l’indifférence générale.

Fournissant des chiffres, statistiques et exemples précis, le sociologue et homme politique suisse pointe du doigt, argumentation solide à l’appui, ceux qu’il appelle « les ennemis du droit à l’alimentation ». C’est-à-dire les « organisations mercenaires » que sont l’OMC, le FMI et la Banque mondiale, les « trois Cavaliers de l’Apocalypse de la faim » qui défendent la libération totale des flux de marchandises, de brevets, de capitaux et de services. Pour eux, écrit-il, ce droit est une « aberration » tandis que sont « menacés de ruine » la FAO et le Programme alimentaire mondial.

Il dénonce également le mensonge des trusts agroalimentaires lorsqu’ils prétendent que l’énergie végétale, qu’ils fabriquent et commercialisent, constitue « l’arme miracle contre la dégradation du climat ». Car, s’emporte-t-il, « ils font l’impasse sur les méthodes et les coûts environnementaux de la production de biocarburants, qui nécessitent et de l’eau et de l’énergie ». Or la première est de plus en plus rare et la seconde, par sa quantité, augmente le dioxyde de carbone. Dès lors, afin d’accroître leur production de biocarburants, ces sociétés transcontinentales s’accaparent des terres en en chassant les familles de paysans, souvent avec la complicité du pouvoir. Cette malédiction de l’« or vert » touche plusieurs pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine que Ziegler passe en revue. « Les biocarburants provoquent des catastrophes sociales et climatiques, conclut-il. Ils réduisent les terres vivrières, détruisent l’agriculture familiale et contribuent à aggraver la faim dans le monde ».

Ses dernières cibles sont les spéculateurs en biens alimentaires, ces « requins tigres » qui, s’ils ne sont pas à l’origine de la montée des prix, accélèrent le mouvement. Et peuvent ainsi faire des profits pharaoniques sur la misère des petits producteurs.

Jean Ziegler, Destruction massive, Seuil, 347 pages, 20 €

 

François Gemenne : « Une politique de développement augmente les flux migratoires »

microgrisFrançois Gemenne est chercheur au CEDEM (Centre d’Études de l’Ethnicité et des Migrations), centre interfacultaire lié à l’ULg, où il travaille sur les migrations environnementales.

Quelle est la situation actuelle des politiques migratoires ?

Depuis le milieu des années 1980, elles se sont largement durcies, l’accès au territoire est de plus en plus difficile. Les politiques environnementales sont très déconnectées des politiques migratoires. Et cela va en empirant. Moins pour des raisons strictement économiques que par rejet des étrangers : 71% des Belges ont en effet une opinion négative des étrangers et 90% sont pour un durcissement d’accès au territoire. Il faut en effet arrêter de chercher des excuses à gauche et à droite : les gens sont racistes. Et les gouvernements suivent largement l’avis de leurs populations. Tous les pays suivent la même logique de fermeture des frontières.

L’immigration est-elle nécessaire pour un pays ?

Tout à fait. Les gens sont persuadés que les immigrés coûtent de l’argent, piquent les emplois des Belges, touchent indûment des aides de la sécurité sociale, etc., alors qu’ils rapportent de l’argent. Nous sommes dans une économie basée sur les services aux personnes. Donc, plus vous avez de personnes sur le territoire, plus l’économie prospère. D’un point de vue économique, les États européens ont intérêt à accueillir autant d’immigrés que possible. D’un point de vue démographique, comme nos sociétés vieillissent et que les taux de natalité ne sont plus suffisants, excepté en France et en Irlande, également. Et c’est encore le cas sur les plans culturels, des rapports avec les pays tiers et du développement. Il faut, sur ce terrain, écarter tout argument idéologique.

Êtes-vous entendus ?

Les gouvernements, sur la question de l’immigration, n’écoutent pas les chercheurs. Cette question est devenue tellement idéologique et émotionnelle que plus aucun argument rationnel n’a de poids dans le débat. On transforme les immigrés en assistés alors que ce dont ils ont besoin, c’est d’une situation légale.

Si, grâce à une aide au développement appropriée, la situation s’améliorait dans les pays africains, les flux migratoires diminueraient-ils ?

On fait un lien qui n’a aucun sens entre les politiques de développement et l’immigration. On pense que si on aidait davantage les pays pauvres, leurs habitants ne viendraient plus chez nous. C’est faux. Les politiques de développement aboutissent au contraire généralement à favoriser l’immigration car les gens ont un peu plus de moyens et ça coûte très cher de migrer. Il y aura toujours un flux migratoire et c’est une bonne chose pour le migrant et le pays d’accueil.

Que faut-il faire ?

Des raisons environnementales entrainent des migrations. Et il existe des possibilités d’action : transformation des techniques agricoles, replantation, aménagement du territoire, etc. En 1992, un vaste accord a bien été conclu pour lutter contre la désertification et rien n’a été fait depuis. Mais il est trop facile de chercher des boucs émissaires comme les grandes institutions internationales. Celles-ci, au final, ce sont les États et les États, c’est nous. Même si c’est vrai qu’elles sont trop immobiles, elles ne font que ce que les États leur disent de faire.

Or les États ne réagissent pas.

C’est une question qui ne les intéresse absolument pas. Il y a toujours une crise plus urgente, plus immédiate à régler que celle du changement climatique et de la désertification. Je suis sur ce point totalement pessimiste. Toutes les initiatives des organisations internationales en la matière sont contrecarrées par les gouvernements qui ne veulent pas en entendre parler.


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