L'art africain dans le regard des Occidentaux
Le terme d'art premier n'est généralement compris que comme une collection d'artefacts intemporels, créés par des sculpteurs anonymes, aux accents métaphysiques et universels. L'art africain, ainsi considéré, apparaît comme « en retard » sur le nôtre. Que recouvre d'autre le terme de « pays en voie de développement » sinon que le modèle occidental est le bon et celui vers lequel il est souhaitable de tendre ?

 

 

« Indécent, repoussant, grossier, massif, difforme, démoniaque, laid : saleté. »

« Puissant, raffiné, subtil, équilibré, abstrait, expressif, mystique : chef d'œuvre. »

En à peine plus d'un siècle, une statue gheonga Tsogho passe d'« une monstrueuse et indécente figure de bois, de sexe féminin » (Paul Belloni du Chaillu1) à une « composition puissante et expressive d'un haut degré de raffinement »2.

Il faut dire aussi qu'aujourd'hui on en espère 50 000 dollars (et on en obtiendra finalement 144 000), alors qu'à son époque, du Chaillu déplorait que « même pour 100 Francs ! » (soit l'équivalent d'environ 250 euros), les habitants refusaient de se dessaisir de leur idoles. À lire ces chiffres mirobolants et ces qualificatifs ronflants, on pourrait vite se prendre à rêver du chemin parcouru : cette fois-ci ça y est : les « arts premiers » sont enfin entrés dans la cour des grands. Ils ont même leur place au Louvre !

Pourtant, à y regarder de plus près, d'intéressants paradoxes se font jour, que personne ne semble vouloir affronter de face.

Le 25 février dernier, Christie's vendait à Paris la (fantastique) collection d'œuvres d'art Bergé - Saint-Laurent. Impossible d'y couper : la presse, la télévision et même le gouvernement chinois en ont fait la publicité auprès du public.

En feuilletant le catalogue, on aperçoit, perdu entre les Picasso et les antiquités, un tabouret ashanti. Comme il n'y avait pas d'art africain annoncé dans la vente, la présence isolée de ce siège éveille la curiosité : ce siège n'était pas africain, il s'agissait d'un « tabouret curule africaniste » de Pierre Legrain (une figure majeure de l'Art Déco) créé au début des années 1920. Pour citer le catalogue : « Son travail se fait ainsi l'écho, dans le domaine des arts appliqués, de l'impact que les arts africains et océaniens auront sur la peinture et la sculpture du début du XXe siècle, notamment avec l'émergence du cubisme » 3.

 art africain art africain
Tabouret de Legrain - catalogue de Christie's Paris (vente de la collection Berge - Saint Laurent, 2009)
Tabouret ashanti - catalogue Sotheby's New York (Arcade Furniture, Decorative Works of Art & Carpets, 5 decembre 2006)

Après tout, pourquoi pas ? Mais ce qui est surprenant est de constater que, malgré une ressemblance difficile à ignorer, des collectionneurs (au moins deux !) étaient prêts à débourser près d'un demi million d'euros pour le siège de Legrain, alors qu'on hésiterait probablement à en mettre mille pour son exacte réplique (oserait-on dire... pour l'original ?) africaine.

Certes, l'argent n'est pas tout, et on évitera de résumer l'art à son aspect mercantile. Quand on expose Jeff Koons dans les salles du château de Versailles, le public se divise : une partie crie au génie pour la perspective que cela offre, les autres crient au scandale. Quoi qu'on en dise, exposer un Pollock à côté d'un Titien n'est pas un acte neutre. En revanche, exposer un masque Lega à côté d'un bronze Ife ne soulève pas de question majeure : ne s'agit-il pas d'art premier dans les deux cas ? Il y a derrière cela toute une mécanique de pensée qui, hélas, n'est pas encore sur le point de disparaître.

L'art occidental prend son sens dans son histoire et dans les individualités des artistes qui contribuent à la faire avancer. L'art premier, lui, n'est perçu que comme une collection d'artefacts de style intemporel et produits par des sculpteurs anonymes. Pourtant, il n'en est rien. Il y a une histoire de l'art en Afrique. Il y a des individualités. Mais nous faisons bien peu d'efforts pour les distinguer.

Pourquoi le ferions-nous, d'ailleurs ? Cela irait à l'encontre de l'idée (du fantasme ?) que nous avons d'un art censé exprimer des vérités « premières » et universelles : la fécondité, la vie, la mort, le lien qui nous rattache à nos ancêtres. D'un art à ce point « premier » qu'il est capable de s'imposer de lui-même, sans explication, par l'universalité de son message et de son esthétique4.

Or cette universalité n'existe pas.

Elle n'existe pas dans l'œil de l'Occidental, qui, il y a un siècle, ne voyait dans la sculpture africaine que des bouts de bois grossièrement taillés, tout juste bons à figurer à côté de spécimens de flore et de faune, ou accrochés parmi les trophées coloniaux.

Elle n'existe pas davantage en Afrique, où tel masque Tsaayi, par exemple, représente une carte géopolitique de l'endroit où il est utilisé, et laisse voir ce qui risque de se passer si la communauté voisine imposait son système politique5. Partout en Afrique les motifs, les statues et les objets racontent les guerres passées, les rêves d'un malade, la mesure d'un poids de grain, les proverbes, la richesse de son propriétaire, les traités entre villages, les vols et leurs punitions, les espérances de leurs commanditaires, la vie des rois et quantité d'autres choses. On est bien loin des archétypes « premiers »6.

Imaginez un Européen qui vous aborde dans la rue, avec sous le bras une nappe en toile cirée représentant la Joconde. Le croiriez-vous s'il vous affirmait que c'est un vrai Leonardo da Vinci ? Pourtant, combien d'amateurs d'art africain ne se sont-ils pas laissés prendre à un piège aussi grossier ? Il est tellement simple d'imaginer que l'Africain ne connaît pas l'importance et la valeur de ce qu'il offre ! Le « bon sauvage », tout comme l'idée qu'il existerait un « vecteur de l'évolution » qui irait de l'homme préhistorique à l'homme industriel (en passant, bien entendu, par l'Africain), sont des préjugés malheureusement bien ancrés dans notre inconscient : hésitons-nous à parler de « pays en voie de développement » ?

L'un des critères qui tendent à croître en importance, notamment pour les collections muséales, est une ancienneté qui place la confection de l'objet avant toute possibilité de rencontre avec l'Européen. L'authenticité ultime, en quelque sorte : vierge de toute influence externe. Et en un sens, on peut y voir un hommage rendu à la culture africaine. On peut toutefois se demander pourquoi il est si positif de voir un Picasso réagir à une influence africaine, alors que l'inverse mènerait obligatoirement à la décadence.

Bien loin de saluer la remarquable intelligence avec laquelle les peintres du Congo se sont réapproprié et ont détourné de leur sens premier nos symboles, nous éprouvons une grande méfiance devant une Mamiwatta qui prend la forme d'une sirène portant montre et GSM. Sans doute ces exemples sont-ils choquants. Mais alors que tout le monde salue à juste titre notre meilleure tolérance des arts non occidentaux, il convient de rappeler que, si une part du chemin a été incontestablement franchie, la route est encore longue.

 

  

 

1Du Chaillu (Paul Belloni), Explorations and Adventures in Equatorial Africa, 1861. On notera au passage que Paul Belloni du Chaillu fait, à son époque, preuve d'une assez grande ouverture d'esprit.
2
Sotheby's New York, « Vente d'art africain, océanien et précolombien » du 17 mai 2007 (« powerful expressive composition that merges with a high degree of refinement »)
3 Christie's Paris, « Vente de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé » des 23-25 février 2009
4 À ceux qui immanquablement se sont étonnés du côté « universel » de la sculpture africaine, Jacques Kerchache (qui est à l'origine de la création du musée du Quai Branly et de la dénomination d'Art premier qui succéda à celle d'Art tribal) aurait plus d'une fois répondu : « Imagineriez-vous la Vénus de Milo présentée entre deux mannequins, l'un jouant la flûte, et l'autre vendant des fromages de chèvre grecs ? » (cité par Bernard Dupaigne dans Le Scandale des arts premiers).
5Dupré (Marie-Claude) : « Masques de danse ou cartes géopolitiques ? L'invention de Kidumu chez les Téké Tsayi au XIXe siècle (République Populaire du Congo) », dans Cahiers des sciences humaines, 1990, vol. 26, n° 3, pp. 447-471
6Pour un aperçu des préoccupations traditionnelles africaines, on peut consulter l'impressionnante liste de recettes « magiques » publiée dans Pierre Fatumbi Verger : Ewe, le verbe et le pouvoir des plantes chez les Yoruba.