Hans Magnus Enzensberger : réflexion sur l’intellectuel critique

enzensbergerNé en Bavière en 1929, Hans Magnus Enzensberger reste, à 86 ans, un intellectuel engagé. Il continue de porter un regard critique sur le monde contemporain dans les articles qu’il publie régulièrement dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Poète, dramaturge, romancier, philosophe, théoricien des médias, essayiste, biographe, il est l’auteur d’une œuvre multiforme et abondante couronnée par de nombreux prix et partiellement traduite en français. Notamment Le Naufrage du Titanic, Médiocrité et Folie, Hammerstein ou L’intransigeance, Le perdant radical ou Politique et crime publiés chez Gallimard. Deux chercheurs de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’ULg, Jeremy Hamers, chercheur en communication, et Grégory Cormann, chercheur en philosophie, lui consacrent un cycle de cours et de conférences1, qui se clôturera en avril prochain par un colloque international2, le premier de cette envergure à être consacré à cet homme de lettres de premier plan.

 

H.M. Enzensberger, 2013
Photo Felix König

 

 

Comment est née l’idée de ce cycle ?

Jeremy Hamers : Cela fait plusieurs années que nous donnons un cours où interviennent des professeurs et chercheurs invités issus de différents champs disciplinaires, à l’image des approches et des objets que nous défendons dans ce cours. En plus de la philosophie, on y croise la théorie des médias, l’anthropologie, la sociologie, la littérature, le cinéma. Après l’avoir consacré à Alexander Kluge puis à Werner Herzog, nous nous centrons cette année sur un autre auteur allemand, Hans Magnus Enzensberger, dont l’œuvre défend une approche résolument transdisciplinaire de la réalité contemporaine.

 

Pourquoi avoir choisi Hans Magnus Enzensberger ?

J.H. : Ce qui nous paraît intéressant chez lui, c’est qu’il échappe à une série de découpages temporels et académiques considérés comme immuables. Son travail est certes un prolongement manifeste de la Théorie critique de l’Ecole de Francfort. Mais on ne peut l’assimiler à ce courant tant Enzensberger ne cesse de s’en distancier. De la même façon, s’il est un intellectuel totalement ancré dans la réalité et les contextes éditoriaux de son pays, il fait également figure de pont entre différentes traditions intellectuelles, entre la France et l’Allemagne, mais aussi avec l’Italie. Il a été traduit très tôt et a dirigé des revues (Kursbuch notamment) qui ont permis de faire connaitre en Allemagne tout un pan de la pensée contemporaine française. Il est un passeur. Aujourd’hui, Enzensberger est toujours actif et continue d’écrire. Il n’a jamais cessé, depuis ses premières œuvres, à la fin des années 1950, d’adopter le rôle de l’intellectuel critique, sans que l’on puisse rabattre ce rôle sur celui que l’on connaît, en Théorie critique allemande, d’une part, en philosophie politique contemporaine française, d’autre part. Il est attaché à certains courants bien connus tout en étant toujours en décalage par rapport à ces courants, ce qui en fait une figure extrêmement riche et qui permet d’interroger systématiquement la figure de l’intellectuel critique. Son œuvre nous oblige donc à remettre sans cesse sur le métier cette question simple : comment intervenir sur la société de son temps en prenant position dans des journaux et magazines, à la radio, à la télévision, dans des revues intellectuelles ?

Grégory Cormann : Notre travail s’inscrit dans les virtualités de l’histoire intellectuelle européenne, entre France et Allemagne. Le choix d’un auteur allemand a pour enjeu de faire dialoguer des pensées françaises et allemandes sur la base de ce qui est presque un regret : qu’elles n’aient pas eu l’occasion de s’enrichir mutuellement. Sur cette base, on se rend compte qu’il y a eu de nombreuses interactions entre les deux espaces intellectuels depuis 1945. Mais elles ont été oubliées par l’historiographie récente des intellectuels. Cela s’explique pour une part par un décalage dans les séquences intellectuelles française et allemande : ce qui se joue en France après 1945, notamment la vie des revues, a pu exister dès l’entre-deux-guerres en Allemagne. La figure de Sartre, par exemple, est l’héritière d’une histoire intellectuelle et politique allemande consécutive à la Première Guerre mondiale, qui passe progressivement en France.

 

En Allemagne, Enzensberger est-il une « conscience », est-il écouté, comme l’était Sartre, ou est-il plutôt décalé, hors-système ?

J.H. : Ce qui fait la particularité d’Enzensberger, c’est que ses interventions critiques se déploient toujours à l’intérieur même du système, notamment médiatique. Dès le début de sa carrière, il va par exemple se servir de la radio comme terrain d’intervention. Il est omniprésent dans Der Spiegel, un des magazines les plus visibles d’Allemagne, et est bardé d’un grand nombre de prix littéraires. Difficile de prétendre qu’il serait « hors-système » littéraire ou médiatique. Mais ses textes sont les supports d’un travail critique à l’intérieur même de ce système, ce qui rend sa pensée glissante. Son positionnement est difficile à définir. Il se dérobe à toute caractérisation. On lui a aussi reproché à une certaine époque d’être trop proche des milieux anarchistes ou d’une certaine extrême-gauche allemande. Mais en réalité cette proximité a toujours été de pair avec une critique virulente de ces milieux. Il y a un refus, chez lui, de la critique en surplomb. Il ne croit pas à la position de retrait.

G.C. : Contrairement à Enzensberger, Sartre a acquis une légitimité philosophique à partir d’œuvres majeures comme L’Être et le Néant et la Critique de la Raison dialectique qui sont deux grandes sommes philosophiques du XXe siècle, avant de devenir une figure médiatique, surtout à la fin de sa vie. Mais après sa mort en 1980, et plus encore après 1989, sa pensée a été considérée comme périmée. Enzensberger, par toutes sortes d’interventions, et en s’appropriant différents genres, a fait durer jusqu’à aujourd’hui une certaine tradition intellectuelle critique qui n’a pas donné lieu à des traités de philosophie proprement dit. On peut signaler des recueils d’articles importants, comme Culture ou mise en condition ? (1965) et Médiocrité et folie (1991). Enzensberger nous permet ainsi de nous reconnecter avec les enjeux intellectuels des années 1960-1980 à travers des modes d’expression qui ne sont pas classiquement philosophiques, essais, fragments poétiques, articles de presse, etc.

 

Enzensberger se définit d’abord comme poète. Que veut-il dire par là ?

J.H. : Pour lui, la poésie est d’abord un acte réflexif et engagé, en prise sur la réalité de son temps. Dès la fin des années 1950, il compose une poésie stylistiquement très travaillée mais aussi très directe dans son rapport à des événements concrets. A travers elle, il réfléchit aux époques qu’il traverse en les pensant, en prenant position, en les critiquant. Il a connu plusieurs périodes différentes qu’il a, à chaque fois, commentées. Aujourd’hui, il commente internet par exemple, ou la réalité virtuelle. Non parce qu’il s’agit de phénomènes récents dont il faudrait absolument parler, ou parce qu’il faudrait, coûte que coûte, réactualiser simplement sa critique médiatique passée. Sa réflexion sur des dispositifs récents est élaborée sur le mode d’une remise en question de ses propres textes plus anciens qu’il avait écrits au contact d’autres objets médiatiques. Il engage donc systématiquement sa propre pensée dans sa démarche réflexive et critique au contact d’objets nouveaux. Il s’interroge sur les sous-entendus idéologiques de ceux-ci, sur la manière dont des nouveaux dispositifs peuvent s’articuler, produire du sens, induire certaines significations, et comment il est possible de les investir pour en dégager de nouvelles potentialités proprement critiques. Il ne se méfie pas de tout ce qui arrive, il n’y a pas d’aigreur chez lui. Il essaye plutôt d’aller voir derrière les significations univoques.

G.C. : Sa critique est acerbe mais elle n’est pas résignée. L’écriture d’Enzensberger est ironique, drôle et mordante. Et il a la capacité d’obliger le lecteur à changer complètement son point de vue sur une situation. Il peut par exemple démonter le langage du Spiegel, montrer qu’il désoriente le lecteur plus qu’il ne lui permet de s’orienter dans l’actualité, tout en disant que c’est un journal indispensable. Au terme de cette argumentation implacable, le lecteur est dès lors invité à réinvestir son journal dans les formes mêmes qu’il a critiquées.

 

Michel Paquot
Février 2017

 

crayongris2
Michel Paquot est journaliste indépendant

 

microgrisGrégory Cormann est chercheur en philosophie politique et sociale à l’ULg. Il est directeur-adjoint de l’unité de recherches en philosophie politique – Matérialités de la politique (MAP). Outre ses nombreuses publications sur la philosophie de Sartre, ses textes explorent aussi les multiples croisements entre philosophie française et allemande contemporaines.   

microgrisJeremy Hamers est chercheur au département des Arts et sciences de la communication de l’ULg. Ses principales recherches portent sur la représentation cinématographique et médiatique d'actes de violence politique et sur les rapports entre théorie critique, télévision et cinéma allemand après 1945.

 


 

 

 

Programme du cycle Hans Magnus Enzensberger : Philosophie, médias, littérature

Salle Commu II / 9h-12h

8 février 2017 : « H.M. Enzensberger et la Théorie critique » (G. Cormann & J. Hamers)

15 février 2017 : « Une théorie des médias » (J. Hamers)

22 février : « Premier retour : supplément(s) à l’utopie » (G. Cormann)

1er mars 2017 : « Deuxième retour : tumultes » (J. Hamers)

8 mars 2017 : « Les premiers recueils de poésie de H.M. Enzensberger dans leurs contextes littéraire et socio-politique » (V. Viehöver)

15 mars 2017 : « Critique de la télévision » (I. Krtolica)

22 mars 2017 : « D’une institution à l’autre : littérature et médias » (C. Glorie)

29 mars 2017 : « Media/Politics : the Crime » (M. Potocnik)

 

Colloque international « Hans Magnus Enzensberger / Constellations »
du 26 avril 2017 au 28 avril 2017

Membre du Raoul Collectif, interprète de Laïka, monologue écrit par Ascanio Celestini et créé en début d’année au Théâtre National de Bruxelles, David Murgia lira des extraits d’œuvres de Hans Magnus Enzensberger lors de la soirée de clôture du colloque de l’ULg « H.M. Enzensberger / Constellations » consacré à cet écrivain allemand, le 28 avril à la librairie liégeoise Livre aux trésors.


 

1Cycle « Hans Magnus Enzensberger. Philosophie, médias, littérature », du 8 février 2017 au 29 mars 2017, avec la participation de Vera Viehöver (Littérature allemande), Igor Krtolica (Philosophie), Caroline Glorie (Communication / ARC GENACH), Mark Potocnik (ARC GENACH).
2 Colloque international « Hans Magnus Enzensberger / Constellations », du 26 avril 2017 au 28 avril 2017 : www.hme-conference.ulg.ac.be