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Le prosaïsme en poésie

19 février 2009
Le prosaïsme en poésie

Monsieur Jourdain en fit un jour la découverte : vers et poésie s'opposent comme un couple éternel, et ce qui n'est pas l'un est forcément l'autre... Mais les théoriciens, étudiant l'évolution de la pratique littéraire, ont depuis longtemps fait le constat des ambiguïtés et des difficultés inhérentes à la question. Tout d'abord, on note qu'elle se dédouble en raison d'un clivage entre le genre et sa forme. Le vers ayant été depuis les origines la forme distinctive et exclusive de la poésie, c'est à lui que s'oppose d'abord la prose : on appelle « prose » le non-vers, partant, le non formel. Tant que le vers reste l'indice d'un genre (la poésie), l'opposition peut se placer aussi sur le plan des genres : il y a la poésie et le reste, qui ne se définit pas par une forme spécifique et se nomme la prose (roman, essai, etc.). Enfin, la poésie, épique ou lyrique, étant un genre noble, le clivage se déplace du niveau générique aux niveaux thématique, rhétorique et esthétique : il y a le poétique, fondé sur l'expression recherchée d'idées et de sentiments élevés, et le prosaïque, le trivial, le non poétique.

Prose et poésie entretiennent donc une relation complexe, et sur plus d'un plan. Un vers dont la forme, le rythme, l'expression ou le contenu sont plats sera jugé prosaïque, tout comme un poème au thème trivial ou banal. Thèmes et genres sont - ou étaient jusqu'aux XIXe et XXe siècles - clairement répartis : lyrisme versus narration, roman versus poème. La prose était le non-poétique, et la poésie se devait de ne pas être prosaïque.

Mais sur le plan des genres et des formes, l'histoire littéraire montre que des écrivains, poètes ou prosateurs, ont constamment œuvré à un rapprochement, une contamination, un brouillage, voire une fusion des deux instances, comme l'indiquent d'abord l'invention ou l'émergence, depuis les 18e et 19e siècles, de formes telles que la prose poétique, le poème en prose, le récit poétique.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Prose, vers et poésie mènent un dialogue contrastif et productif depuis la 2e moitié du XXe siècle, à la fois sur le plan thématique (la définition et l'objet des genres) et formel.

Si la critique interne du roman par ses praticiens ne passe pas de manière privilégiée par un recours aux ressources du genre-forme poétique (encore que des attestations existent et rendent la question pertinente), il n'en va pas de même des poètes. Dépassant les questions générales, certains s'emparent constamment des termes du débat pour élaborer leur pratique originale. L'opposition à la poésie classique, ou devenue telle (par exemple surréaliste), puise les fondements d'une nouvelle poéticité du côté du prosaïque autrefois honni. Depuis plusieurs années, renouveler la poésie ou la critiquer de l'intérieur passe par une intégration du prosaïsme, à quelque niveau que ce soit - ce qui entérine un divorce toujours plus net avec une poésie traditionnelle axée sur la perpétuation du poétique et du genre dans ses fondements acquis.

Caizergues

Un exemple tout récent de ce bon usage du prosaïsme se trouvera dans le recueil Mon suicide de Jean-Luc Caizergues, auteur venu assez tard à la poésie et soutenu par Yves di Manno, qui dirige avec discernement et cohérence la collection « Poésie » des éditions Flammarion :

REQUIEM

Je suis en
train de me
pendre sur
le balcon

lorsque mon
père surgit,
tranche
la corde

et me prie
d'aller fai-
re ça dans
ma chambre.

EN GRÈVE

Je m'assois
par terre,
je mets
les doigts

dans la
prise élec-
trique et
j'attends

patiem-
ment que
le courant
revienne.

L'ÉCHANGE

La caisse
étant trop
petite
pour moi

mon fils
y entre à
ma place.
Je rabats

sur lui
le couver-
cle et je
cloue.

Tout, sauf une chose, contribue au prosaïsme de ces « poèmes » (sur la couverture est indiqué le genre « poésie-fiction ») ; prosaïques, ils le sont par leur contenu (chacun est un mini-roman ultra-court, cruel et violent), leur ton (un cynisme froid et clinique, sans aucune faille), leur totale absence de lyrisme, dans tous les sens du terme (et cela même si le je est omniprésent !), leur rhétorique neutre (dénuée de toute figure, métaphorique ou autre), leur syntaxe (une simple phrase ou deux).

Si par ailleurs ils manifestent une réelle et visible intention poétique, c'est surtout par leur forme, brève, régulière (à chaque fois trois strophes de quatre vers très brefs) et marquée d'un travail sur le vers qui, après plusieurs décennies d'expériences formelles, constitue, comme l'option du prosaïsme, un des acquis sur lesquels se fonde essentiellement cette poésie.

On pourra toujours se poser la question : en quoi est-ce de la poésie ? Avant tout par la forme, donc. La démarche, dans sa simplicité, est claire : qu'il le veuille ou non, la forme versifiée et frontalement visuelle impose au lecteur la poéticité revendiquée de ces textes anti-lyriques ; un coup de force, qui n'est plus neuf, le contraint à prendre cette écriture pour de la poésie : c'est du vers, et pas le vers libre standard.

Mais, plus subtilement, l'omniprésence de la première personne se pose évidemment comme une citation critique permanente de la poésie lyrique du sujet, et la nature strictement imaginaire de tous ces mini-récits renvoie directement à la fictionnalité réelle ou potentielle de tout poème lyrique. Et l'on ne pourra nier qu'ici comme ailleurs le poète exprime quelque chose, jusque dans le ressassement d'une thématique obsessionnelle et ludique à la fois (et dans la présence constante des mêmes figures paternelle, maternelle et filiale).

Enfin, ces textes sont poétiques par le travail sur la diction, subséquent à la forme : le découpage en vers très courts introduit le temps dans la prose de la phrase, la pause, l'arrêt sur le détail de l'horreur. Dans toute poésie fondée sur le vers, le retour à la ligne qui le définit oblige la lecture à ralentir, à tenir compte des mots et des choses décrites ou évoquées ; un rythme s'instaure, qui introduit le temps dans le texte et dans l'expérience du lecteur. C'est donc surtout ce retour à la ligne, mécanique mais savamment dosé qui, à la fois, transforme chacune de ces phrases en un mini-roman et en fait de la poésie.

En somme, des poèmes extrêmement formatés qui seraient à mi-chemin entre les haïkus japonais, pour la brièveté et le découpage, mais en moins « poétique », et, pour la brièveté à nouveau, mais aussi le cynisme froid de la narration, les nouvelles en trois lignes que Félix Fénéon publia en 1906 :

Elle tomba. Il plongea. Disparus.

Mlle Paulin, des Mureaux, 46 ans, a été saccagée, à 9 heures du soir, par un satyre.

Une machine à battre happa Mme Peccavi. On démonta celle-là pour dégager celle-ci. Morte.

Derrière un cercueil, Mangin, de Verdun, cheminait. Il n'atteignit pas, ce jour-là, le cimetière. La mort le surprit en route.

C'est au cochonnet que l'apoplexie a terrassé  M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu'il n'était déjà plus.

 

Gérald Purnelle
Mars 2009

icone crayon

Gérald Purnelle est docteur en Philosophie et lettres, philologue classique de formation. Ses recherches actuelles à l'ULg ont pour principal objet la métrique, l'histoire des formes poétiques et la poésie française des XIXe et XXe siècles.


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